Paris Colmar

 

Ah, Paris Colmar, Paris Colmar!...

Tout le monde a entendu parler de cette marche de cinq-cents kilomètres de Paris à Colmar, presque légendaire et à laquelle participent tous les ans des marcheurs chevronnés et déterminés...

... Et le Yugcib, lui, voilà-t-il pas qu'il nous pond une histoire (à sa façon) d'un Paris Colmar... En train!

Une “drôle de marche”, oui... À priori...

 

Par ce froid et maussade matin de février, il prend le train à la gare de l'Est pour Colmar.

Il s'était déjà “tapé” un Paris Brest, un Paris Moulins, un Paris Bordeaux... À la suite d'un échange de missives entre lui et une jeune femme...

Elle s'appelle Ange Marie. Sur la photo, elle fait assez chic, joli visage, bien habillée...

Il bosse de nuit. Il est un peu crevé... et pas dans le plus bleu vif de son âme... Le train part à 6h 13. Un express qui s'arrête dans toutes les villes de la ligne... Une chaleur à crever dans le compartiment. Et dehors, les arbres nus aux branches couvertes de givre, un paysage couleur de caca et tout plat...

Que va-t-il lui raconter ? À Brest, À Moulins, À Bordeaux... Fiasco/fiasco...

À Brest, l'arsenal, les Aristochats au ciné, une ballade en bagnole, les parents hyper sympa (ce qui l'avait beaucoup surpris vu son allure d'apache)... Mais la fille n'en avait à la bouche que pour son frère engagé dans l'armée, que pour ses études à terminer, selon ses dires...

Il eût peut-être suffi d'un effleurement de doigts sur la manche de ce joli petit manteau rouge entr'ouvert sur une robe tout aussi jolie...

Et la vieille Minette dans le logis des parents! Qui ne cessait de détaler de son coussin à chacune de ses approches!

À Moulins elle s'appelait Madeleine et elle lui avait réservé une chambre à l'Hôtel du Parc.

Cela avait “mouru en eau de boudin” en évocation de souvenirs d'enfance difficiles.

Je vous aiderai, je vous aiderai”... qu'elle avait dit... Retour dans un autorail rapide par une journée de mars battue de neige et de grésil...

À Bordeaux, c'était une jeune, encore jeune divorcée dont le petit garçon était très polisson ... Il “faisait pas le poids” ce mec en vélo qui n'avait qu'un sac à dos et des carnets dans les poches de son pantalon... Il y avait juste eu quelques frottements assez émouvants dont il était ressorti le slip mouillé...

... Deux heures de l'après midi. Gare de Colmar. Et quel froid! Quelle grisaille!

Elle est là... Il la reconnaît tout de suite. Un grand manteau mais de bonne coupe. Le cou tout emmitouflé dans une longue écharpe de laine joliment nouée et tombant sur un côté du manteau.

Le visage... Ah, le visage! Un peu “chevalin”... mais bon... quelque chose de chic et de discret, presque émouvant...

Le “vous” disparaît au bout de quelques phrases... ça a l'air “bien parti”...

Sa deux chevaux est garée sur la parking de la gare. Comme prévu, ils se rendent à l'auberge de jeunesse où il “crèchera” - en principe – trois nuits...

Visite de l'auberge de jeunesse, puis tour du centre ville. Les boutiques (confiserie, antiquités, prêt à porter féminin...)

Elle habite dans un tout petit studio (une chambre quelque peu séparée d'un coin cuisine) situé au sixième étage d'un immeuble de la place de la cathédrale... Les deux fenêtres sont mansardées.

Avant le tour de ville, elle le fait monter, l'invite à entrer, lui propose de prendre un café... Et elle se change. La température s'est subitement adoucie, le ciel s'est dégagé. Elle apparaît vêtue d'une robe bordeaux, en laine, de très bonne coupe, ses jambes gainées de bas foncés. Elle n'a plus se dit-il, ce visage chevalin comme tout à l'heure à la gare... Elle est même émouvante.

Ils “font les boutiques” autour de la place de la cathédrale. Elle a l'air assez chic tout de même. Il se sent presque bien à ses côtés...

La nuit vient... Ils gravissent, lui derrière elle, les escaliers du vieil immeuble. Ils vont passer la soirée ensemble et elle le raccompagnera à l'auberge de jeunesse.

Elle avance deux chaises en face d'une petite table puis passe au mini four deux quiches... Elle sort d'un petit meuble bas, une bouteille de vin... Du Pinot Gris...

La bouteille à peine entamée, les deux quiches avalées, le papier gras encore sur la table avec les miettes éparses , elle se rend quelques instants dans sa chambre d'où elle revient soutenant un énorme album de photos...

Elle ouvre l'album...

Un moment de “flottement”... Une étrange sensation de bien être mais en même temps, une hésitation comme à tendre son visage juste au dessus d'une fleur dont on a perçu l'essence délicate mais qui, parce que cette fleur est une fleur chez la fleuriste, et que c'est veille de fête des mères avec plein de monde dans la boutique, l'on n'ose sentir à la vue des gens...

Elle est bien coiffée, la nuque dégagée, la peau blanche piquée de légères taches...

Il lui vient comme un courant électrique dans les doigts de sa main gauche qui se sont approchés de sa main à elle, posée sur le bord de la table...

L'album... Oh, l'album!

Rien que des photos d'elle avec des bonnes soeurs...

La plus belle... La plus éclatante... À Rome sur la place Saint-Pierre... Elle “pose” aux côtés du Pape...

Rien que des photos de bonnes soeurs, des pages et des pages de photos où on la voit en compagnie de bonnes soeurs...

Voyages de lieux saints, visites de cathédrales, processions, pélerinages... Des cars de curés, ou de filles en uniformes bleus...

Elle lui raconte son enfance...

Enfant de l'assistance publique, puis recueillie par les Soeurs... Éducation et pensionnat dans un établissement catholique...

Ah”... “Oh”... “C'est toi, là?”... Il ne sait plus quoi dire... Il est comme “gelé”...

Il n'y a pas, il n'y aura pas d'effleurement de doigts...

Vers onze heures le soir sous la nuit étoilée et froide, elle le raccompagne à l'auberge de jeunesse. Ils se donnent rendez-vous pour le lendemain dimanche à midi... Elle viendra le prendre à l'auberge de jeunesse...

Dans la nuit, sur le lit de l'AJ, dans son “sac à viande”, il lui vient des insomnies... et un trouble... ça lui fait au plus profond de lui comme un galop de chevaux fous traversant un orchestre aussi long qu'un paysage, et le visage et la silhouette d'Ange Marie jetés sur lui, doucement jetés... Il a un râle, un long râle...

Ah, putain, quelle Amérique sur le “sac à viande”!

Il n' y avait plus de bonnes soeurs, plus de pape, plus de cars de curés et de filles en uniforme bleu...

Dimanche midi. Elle est pile à l'heure au rendez-vous. Elle a la même robe qu'hier...

Elle dit “ nous allons à la cafétéria du Mammouth, on a rendez-vous avec un jeune couple d'amis à moi. Ils viennent tout juste de se marier en janvier, tu verras, ils sont très gentils”...

Très chic en effet le jeune couple...

Ils ont beaucoup aimé les histoires qu'il leur a raconté... Des histoires de son invention. Rires, regards, émotion... Mais par moments tout de même, un peu de gravité...

Un peu traditionalistes et de style “vieille France” du genre “qui va à la messe aux Grands Jours”, les amis d'Ange Marie... Mais sympas.

De toute manière, il n'a jamais été, lui, du genre à “rentrer dans le lard” des gens qui ne sont pas de son monde, à partir du moment où il y a un fond de gentillesse dans l'air.

Un peu “gavatcho”, un peu anarchiste, sac à dos vélo auberges de jeunesse et auto-stop, fringué comme un as de pique, hirsute de barbe et de cheveux, oui certes... mais il a de la ressource et de l'imagination... enfin pas toujours...

Il n'y a qu'avec les acides, les perfides, les constipés de première ou les arrogants, les imbus de certitudes et les condescendants... qu'il se frite! Ceux là en général, quoi qu'il fasse, qu'il dise ou ne dise pas, qu'il écrive... Il sait qu'avec eux c'est foutu/foutu... Alors, là, oui, on peut “voler dans les plumes”!

Après le repas à la cafétéria du Mammouth, ils se rendent au col de la Schlucht. À deux voitures. La deux chevaux d'Ange Marie (poussive sur la route enneigée du col) devant, et la R8 du jeune couple ami, derrière... Une magnifique après midi grand soleil grand bleu de février ...

Mais en haut, pas de luge ni de ski... Juste un café dans un bar, puis longé les barrières et retour à Colmar...

Ah, le retour... Le retour!

Les amis les avaient quittés à la Schlucht car ils descendaient vers Gérardmer...

L'un à côté de l'autre dans la deux chevaux, Ange Marie au volant, pas un mot ne fut prononcé...

Trente kilomètres rien qu'avec le bruit du moteur de la deux chevaux...

Pas un mot, pas un regard l'un vers l'autre...

Il est sans ressource...

Ça lui porte sur l'estomac...

Il étouffe, il n'en peut plus... Il est obligé de lui demander de s'arrêter, juste avant d'entrer dans Colmar...

Ouvrant la portière de la deux chevaux, il s'arcboute, se tient le ventre et se met à vomir tout ce qu'il peut...

Sans un mot, elle s'arrête devant l'auberge de jeunesse...

Il descend, elle redémarre aussitôt...

Le lendemain matin, le “père aub” au moment de son départ, lui remet une petite enveloppe...

Dans l'enveloppe ce mot d'elle : “Ce n'est pas la peine de nous revoir”...

Retour le lundi matin, départ 10h 24 pour Paris Est...

Même temps gris et froid qu'à l'aller... Paysage couleur de caca et arbres dénudés aux branches couvertes de givre...

Retour sans magie... ou presque...

La bosse dans le pantalon... En face d'une jeune femme chic dans le compartiment, jambes ravissantes croisées et un panier à minou à ses côtés... Et un vieux type en gabardine crasseuse, pas rasé, la main enfoncée dans une poche de la gabardine, comme s'il tenait un revolver, à l'autre bout du compartiment côté couloir...

 

Cela n'avait tenu qu'à un demi centimètre de bout de doigt, ce demi centimètre qui, franchi, lui aurait fait se jeter doucement sur elle... Mais c'était un geste, un tout petit geste, ce doigt posé sur sa main, puis sur sa nuque, qu'il avait senti grave à accomplir... Elle eût pu devenir sa femme... Sans doute le serait-elle devenu... Il y avait en elle un fond de vraie gentillesse...

Il aurait été à l'église, oui...

Mais putain, toutes ces photos de bonnes soeurs, ces curés... !

 

Un jour, une lettre de 14 pages écrite à une autre “jeune femme chic” aurait raison d'un “hier passé à tirer la langue”... Et là, pas de curé, pas de religion, et le “demi centimètre” serait franchi sans la moindre hésitation mais avec une certaine gravité...

 

... Imaginons une issue différente à la fin de cette histoire...

 

Il ouvre l'enveloppe. Ce petit mot d'elle “ce n'est pas la peine de nous revoir”. Son train pour Paris Est part à 10h 24. Il décide de le rater, ce train...

Il se rend place de la cathédrale. Il est neuf heures du matin. Il tocque à la porte de son petit studio au sixième étage du vieil immeuble.

Elle ouvre. Ils se regardent... Elle est habillée, coiffée... Elle lui dit d'entrer. Sans un mot il se jette sur elle...

Les mots viendront après...

Elle lui dit : “pour l'église, t'en fais pas, j'ai pas de famille, ça sera comme tu voudras. J'aurai pour témoins les amis dont tu as fait hier la connaissance. Ils t'adorent...”

Et il lui dit “ j'aurai pour témoin mon ami, celui dont je t'ai parlé et qui a crapahuté dans toute l'Europe en auto stop et qui a vendu son sang en Grèce pour acheter à manger, et qui s'est marié en décembre dernier. Il viendra avec sa femme”...

... Cinq ans plus tard, il se tue bêtement lors d'une chute en vélo en descendant “à fond la caisse” le col de la Schlucht.

... Il a mieux valu que “ça se passe comme ça a eu lieu”, l'histoire...

 

 

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